jeudi 19 août 2010

Tranche de vie

Je suis née en Seine et Marne il y a 13 ans.

Ma mère, prénommée Tyson, (suite à une erreur d'état civil) avait donné naissance à 9 petits. Mes premières semaines n'ont été que jeux dans l'herbe, escalades de branches, courses-poursuites avec mes frères et soeurs. J'étais de loin la plus agile, et je dirais même, la plus jolie, avec ma robe rousse et blanche et mon minois de pestouille.
C'est pour ça que ma maîtresse m'a choisie, un samedi ensoleillé.

Elle m'amena dans un petit appartement, et je découvris les habitants du lieu :
une effrayante chatte persane noire aux yeux jaunes et un impressionnant chien blanc.
Ma congénère m'enseigna tout ce ma mère n'avait pas eu le temps de m'inculquer, la litière, la toilette, la chasse aux mouches (ce qui ne m'intéressa jamais), je la laissais manger avant moi par respect, de toute façon, elle avait vite fait de me remettre en place d'un coup de patte vigoureux.
Je m'aperçus rapidement que le chien était d'une nature commode. Je me souviens de mes embuscades, cachée derrière un meuble, attendant le moment propice pour sauter sur son dos. Je ne récoltais jamais qu'un coup de langue amical et un regard vaguement amusé de sa part. Je pris l'habitude de faire ma sieste entre les pattes du géant.

J'ai tout de suite adoré ma maîtresse, et bien que devant la partager avec d'autres, je me fis remarquer grâce à ma tendance à être bavarde, je vis qu'elle l'était tout autant que moi, et nous commençâmes un dialogue qui a duré jusqu'à aujourd'hui.

Un jour, j'avais un an, un maître arriva pour vivre avec nous. Je me souviens qu'il aimait jouer avec moi, je me frottais à sa barbe, et quand il était bien en confiance, je le mordais un peu, par amour, il riait de mes bêtises. Ma maîtresse trouvait qu'on se ressemblait lui et moi, qu'on aurait pu être irlandais vu nos couleurs de robe respectives.

Un jour, j'avais deux ans, on a changé de maison, j'aimais bien, il y avait plus d'espace, et un balcon fleuri. Je n'y allais pas trop souvent, mais j'adorais me poster devant la porte fenêtre pour me faire dorer par les rayons du soleil.

La vie s'est organisée, j'ai grandi, et je gagnais parfois les bagarres qui pouvaient éclater avec la chatte noire ! Mon caractère s'était affirmé sans nul doute.

Un jour, j'avais cinq ans, le chien a disparu, je n'ai pas su où il était allé. Il m'a manqué. Puis l'ambiance à la maison a changé, mes maîtres jouaient moins avec nous, ils se disputaient beaucoup, et je venais souvent sécher les larmes de ma maîtresse. Elle enfouissait sa tête dans ma fourrure en me disant que j'étais sa toute belle, sa peluche, sa chérie. J'aimais bien.
Parfois quand elle faisait un câlin à la noire, je me glissais entre elles pour avoir ma part. Jalouse ? Oui, et alors ?

Un jour, j'avais 7 ans, le maître est parti, je ne l'ai jamais revu, je l'ai cherché un moment puis j'ai oublié. Ma maîtresse pleurait beaucoup, mais elle ne voulait plus faire de câlins. Elle sortait souvent, on ne la voyait plus trop. Elle nous donnait à manger, changeait la litière et hop, plus là ! 
Un jour, un autre chien est venu. Une femelle, blanche et noire, petite, nerveuse, et agaçante. Elle a fait beaucoup de bêtises, ma maîtresse s'énervait a cause d'elle. Elle nous poursuivait jusque sous le lit où nous espérions nous réfugier.
C'est alors que la noire a sauté par la fenêtre, elle l'avait fait déjà une fois, mais ma maîtresse l'avait retrouvée. Elle en avait assez de cette maison où elle n'était pas l'Unique. Cette fois-ci, son plan a fonctionné, elle n'est pas revenue.
Ma maîtresse a été triste longtemps. 
Un jour, l'autre chien est parti avec ma maîtresse et n'est pas revenu. Je ne l'ai pas regretté. J'ai eu ma maîtresse à moi pendant quelques mois. J'aimais être la seule, mais je n'aimais pas être seule.
je miaulais beaucoup, alors ma maîtresse inquiète a eu envie de me donner de la compagnie, et a rapporté un autre chat. Un bébé noir et blanc que j'ai haï à la minute où je l'ai vu. J'ai hurlé et tempêté pendant des semaines. Je me souviens de bagarres sans merci. Je ne le quittais jamais des yeux, je le terrorisais et j'aimais ça. Mes instincts de chasseuse s'étaient éveillés. Mais j'ai perdu la bataille, il est resté.
Petit à petit nous avons appris à nous apprécier... enfin, c'est surtout qu'il avait grandi, je ne le dominais plus et un équilibre s'est instauré.

Un jour, j'avais huit ans, un nouveau maître est venu, celui-là ne vivait pas à la maison mais il restait souvent, et j'aimais son odeur. Ma maîtresse était heureuse avec lui, nous étions rassasiés de leurs caresses.

Un été, j'avais douze ans ma maîtresse est partie avec le chat dans une caisse. J'ai cru qu'elle l'emmenait voir cette femme en blouse blanche, dans cet endroit aux drôles d'odeurs, où on vous attrape pour vous piquer entre les omoplates. Mais non, il n'est pas revenu, j'ai senti son odeur sur la valise qu'elle a défaite en rentrant quelques jours plus tard. J'ai pensé qu'il vivait dans une autre maison, car j'ai senti son odeur plusieurs fois par la suite, sur les affaires de ma maîtresse.

Un jour d'hiver ma maîtresse a mis toutes nos affaires dans des boites et des sacs, puis c'est moi qu'elle a mis dans une caisse. Nous avons changé de maison. 

Je n'aime pas cet endroit, je n'ai plus de repères, je reste dans notre chambre. Il y a un maître avec nous mais il ne dort pas dans notre chambre, il a la sienne. Il me crie dessus quand je fais des bêtises, mais parfois il me donne à manger quand ma maîtresse n'est pas là. Je commence a me sentir mieux ici, petit à petit j'élargis mes promenades, je me risque à regarder par la fenêtre et je regarde le petit jardin en bas.

L'autre maître, celui que je connaissais, et dont j'aime l'odeur, vient encore dormir avec nous quelques fois.
Ma maîtresse me consacre beaucoup de temps. On regarde souvent la boite carrée lumineuse en se câlinant. Je pourrais lui lécher le bras pendant des heures, et elle, elle gratte le dessous de mon menton, elle tire doucement sur mes moustaches, elle sait que ça m'électrise ! Parfois elle s'amuse à siffler et ce son me fait miauler, on fait les folles.
Chaque soir elle s'endort tandis que je ronronne sans fin.

On est au printemps, je le sais car le chauffage près duquel je passais mes journées est éteint. Ma maîtresse me tâte souvent le ventre, elle a l'air soucieux, me revoilà dans la caisse, me revoilà devant la femme en blanc.
Elle touche mon ventre elle aussi, ma maîtresse pleure. Nous rentrons a la maison. Ma maîtresse met des choses dans ma gamelle, elle croit que je ne le sais pas, mais je vois tout.
Les mois passent, il fait de plus en plus beau, je prends l'air à la fenêtre de notre chambre, j'ose aller sur le petit balcon. Un soir profitant de beaucoup de passage dans notre maison, je file par la porte, je descend un escalier et me retrouve dans un endroit qui sent la poussière. Il y a beaucoup de choses empilées, il fait sombre. Ma maîtresse m'appelle d'en haut, je répond désespérée, elle me trouve, ouf ! Je file sur notre lit, trop d'émotions !

Je deviens amie avec le drôle de maître, j'aime son odeur encore plus que celle de l'autre maître. Il me fait des câlins, et ne me gronde presque plus. Je me sens bien dans cette maison finalement.

Un soir, c'est le grand soir de ma vie, profitant à nouveau d'une ouverture prolongée de la porte, je file, je descend l'escalier mais à mi-chemin, une porte s'ouvre sur le jardin que j'ai déjà vu de la fenêtre. J'hésite, je sors, je hume l'herbe, les fleurs, il y a des gens assis à une table au fond, ils me voient, m'appellent, me déposent une assiette, je n'ose pas aller vers eux, je fais le tour du jardin, m'émerveillant de toutes ces odeurs, puis je descends l'escalier que je connais déjà et m'enfonce dans les ténèbres.
Je ne suis pas rassurée, et lorsque j'entends ma maîtresse m'appeler, je ne lui répond même pas. Je suis cachée derrière des objets, la lumière s'allume, et c'est 3 personnes qui me cherchent !
Ma maîtresse m'aperçoit enfin et je suis rassurée dans ses bras tandis que nous remontons chez nous.

Mon ventre a changé, il y a des bosses, et faire ma toilette devient difficile, je veux dire la toilette minutieuse à laquelle je suis habituée. ça m'énerve.

Ma maîtresse s'occupe de moi, je l'entend dire plusieurs fois à ses amis qu'elle ne sortira pas pour rester avec moi.
Parfois je sens l'odeur d'autres chats quand elle rentre. Elle doit aller dans des endroits avec des chats, je me demande qui ils sont.
Parfois elle pleure quand elle me regarde. Pourtant personne ne se dispute.

Je dors beaucoup en ce moment, et j'ai un peu de mal a descendre du lit et à y remonter. J'essaye de lécher mon ventre mais il y a une grosse boule qui me gêne. Je me lèche tant que mon poil disparaît à cet endroit. Ma maîtresse grimace quand elle l'aperçoit.

Je mange des choses délicieuses en ce moment, ma maîtresse me gâte, puis c'est l'autre maître qui s'occupe de moi quelques jours. Quand ma maîtresse rentre, elle voit du sang sur notre lit, elle essaye de regarder mon ventre mais je ne me laisse pas faire. Finalement, elle a le dessus, et se met à pleurer.
Je ne sais pas ce qui se passe.
Souvent, elle me fixe, l'air triste et je vois bien qu'elle n'a plus envie de jouer.
Notre lit est couvert de petites tâches, je sens le goût du sang lorsque je fais ma toilette. ça s'arrête, ça recommence.
Un jour quand ma maîtresse rentre, elle me trouve sur 3 pattes. Une de mes griffes s'est accrochée à la serviette qui couvre maintenant notre lit. J'ai tiré, tiré, et me suis fait mal à la patte avant.
Ma maîtresse pleure, encore.
J'ai très mal, alors ma maîtresse apporte mes gamelles sur notre lit, et pose ma litière sur une chaise collée au lit. Elle a raison, c'est pratique ! Plus tard, elle m'attrape, et me pique entre les omoplates, je n'aime pas. je ne sais pas ce que c'était mais je n'ai plus mal à la patte. Je remarche normalement.
Je dors en attendant ma maîtresse. La maison est silencieuse la journée. L'autre maître n'est pas là. Je m'ennuie. le soir c'est le moment que je préfère, ma maîtresse est là, ma gamelle est emplie d'une nourriture délicieuse que j'engloutis. J'ai des câlins pendant des heures.

Aujourd'hui je me sens mal, j'ai du mal à respirer, je tremble sur mes pattes, je mange peu, et tout ce sang qui colle à la serviette. Ma maîtresse a posé ma caisse près du lit. Je pense qu'on va aller voir la femme en blanc bientôt.

C'est le matin, après des jours et des jours de pluie, aujourd'hui il fait beau.
Ma maîtresse pleure sans arrêt. je n'ai même plus la force de lui demander ce qu'elle a.
Je rentre toute seule dans ma caisse. Ma maîtresse me pose à terre dans le couloir de l'immeuble, elle ferme notre porte. J'aperçois un bout du jardin en bas de l'escalier. Puis la caisse s'élève, et nous commençons à avancer. Ma maîtresse me parle tendrement quand nous faisons des haltes.

Nous sommes chez la femme en blanc. Je sors de ma caisse, ma maîtresse et la femme me couchent sur le côté, elles parlent à voix basse, ma maîtresse s'essuie les yeux sans arrêt. Elle dit : oui je sais, je sais. Que sait-elle ?
La femme m'emporte dans une autre pièce, elle attache une aiguille sur ma patte, ça fait mal. Ma maîtresse n'a t'elle pas dit que j'ai mal à cette patte ? La femme en blanc me ramène à ma maîtresse, je me colle sur son ventre. Ma maîtresse me dit que je vais faire un gros dodo, que tout ira bien, que je suis sa dounette, sa peluche, son amour, qu'elle m'aime...
La femme en blanc accroche quelque chose à l'aiguille sur ma patte. Je m'endors en écoutant ma maîtresse... puis je n'entend plus rien...






Siobhan
23/06/97 - 18/08/10

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire